Tutkii - 3D Virtual Learning - Nantes Saint-Nazaire

S'ouvrir… pour penser le monde autrement

Pour fêter ses 10 ans, l’Institut des études avancées de Nantes a organisé les 28 février et 1er mars derniers à la Cité des Congrès de Nantes deux journées d'échanges et de débats. Un évènement qui a rassemblé les fellows (chercheurs passés en résidence à l'IEA) et qui était aussi ouvert au public. L’occasion pour Tutkii d’aller nourrir ses réflexions de nouveaux regards sur la transformation du travail ainsi que les ponts entre les cultures numérique et humaniste : voici quelques lumières captées sur les articulations entre connaissances, nouvelles technologies et humanité. 

De l’homme-machine à l’homme-ordinateur ?

L’adoption croissante des nouvelles technologies dans la sphère professionnelle nourrit des fantasmes d’aliénation comme de libération des hommes par les machines. La conférence sur la transformation du travail du jeudi 28 février était l’occasion de rationaliser le débat. Alain Supiot, Professeur au Collège de France et co-fondateur de l’IEA de Nantes, a développé en introduction l’idée que le rapport de l’Homme à l’outil a toujours été fondateur. L’Homme a toujours eu tendance à créer des objets puis à s’y identifier, jusqu’à chercher, inconsciemment, à fonctionner comme tel.

Nous passons aujourd’hui de l’homme-machine à l’homme-ordinateur, nous n’expliquons plus le monde comme des engrenages mais par des calculs. Il faut faire attention à ces outils qui avaient, à l’ère industrielle, une emprise sur les corps et qui glissent maintenant vers celle sur les cerveaux. « En mode détente », « je recharge mes batteries », « je processe »… Au-delà des tics de langage, la tentation d’expliquer la complexité du monde par les nombres, de le numériser, est forte… mais illusoire si elle se présente comme solution unique de décryptage.

Ainsi, ce qui pourra être programmé le sera mais il reste de beaux jours aux compétences humaines, non quantifiables, telles que la créativité, l’intelligence émotionnelle ou encore l’interprétation. « You cannot compute culture », défend Payal Arora le lendemain, lors de la table-ronde « Culture numérique, culture humaniste » dans sa volonté de désamorcer l’idée reçue selon laquelle les algorithmes des réseaux sociaux seraient des nettoyants surpuissants du contenu qui y circulent.

« Ce sont bien des êtres humains qui, manuellement, sélectionnent et suppriment ce qui heurte les sensibilités ou la morale » peut-on traduire des propos de l’enseignante-chercheure de l’université Erasmus à Rotterdam.

Un appel à la vigilance donc… mais pas au boycott des technologies de l’information et de la communication ! On peut se prendre à rêver que ces nouvelles technologies, approchées comme des outils porteurs d’intentions avant tout humaines et solidaires, pourraient être le catalyseur d’un retour au travail au sens noble du terme : comme une œuvre, où l’homme se réalise.

Les nouvelles technologies au service de la pédagogie dans la recherche : l’exemple de la réalité virtuelle

Appréhendés comme des outils et non des solutions miraculeuses, les nouvelles technologies peuvent permettre aux chercheurs de rendre les fruits de leur travail plus accessibles et attractifs. Paul François, architecte et ingénieur au LS2N (laboratoire d'informatique de Nantes), explique ainsi comment son équipe et lui, travaillent à la reconstitution en réalité virtuelle d’une soirée théâtrale du XVIIIème siècle à la Foire Saint-Germain. Au-delà de la prouesse technique, de l’exigence de détails visuels, spatiaux et sonores de l’expérience immersive, ce projet VESPACE permet à la fois de mieux mettre en valeur une forme de théâtre restée dans l’ombre des classiques comme Beaumarchais et Marivaux mais aussi d’imaginer, ensuite, les intérêts et applications de ces expériences dans d’autres secteurs : l’éducation, l’industrie, la santé, etc…

La réalité virtuelle est aussi l’occasion de penser l’influence du support de restitution ou de communication des travaux sur l’appropriation de l’information. Jeffrey Leichman, fellow de l’IEA 2018/2019 et membre de l’équipe VESPACE, alerte avec Paul François sur la force de conviction de l’expérience immersive. Cette soirée théâtrale reste une hypothèse de recherche, une proposition de pensée alors que nous associons assez naturellement l’image, et encore plus l’expérience, à la vérité. La prise de recul critique est donc toujours de rigueur lorsque l’on explore le potentiel des nouvelles technologies pour transformer la représentation et la transmission des connaissances. 

Croiser les disciplines et les nationalités : la recette savoureuse de l’IEA

La richesse de ces deux journées naît surtout de la rencontre de regards façonnés par des cultures et des métiers qui se complètent, se questionnent mais se reconnaissent toujours. Une leçon d’innovation à retenir serait d’oser sortir des sentiers battus et d’accueillir cette diversité de genres. Par exemple, le projet VESPACE du LS2N concentre l’expertise de spécialistes de la littérature, de la musicologie, de la modélisation 3D, du Game Design, de l’Histoire et de l’Architecture. Une équipe bigarrée à la hauteur de la complexité de la capsule de connaissances à transmettre !

La discussion s’est aussi nourrie de différentes nationalités. Ainsi, lorsque le chercheur Jeseong Park propose le symbole du yin et du yang pour équilibrer la représentation de l’économie coréenne en pleine croissance mais porteuse d’une part d’ombre, c’est une fenêtre de compréhension nouvelle sur d’autres phénomènes de société qu’il amène avec lui. A contre-courant assumé, Payal Aurora nous a encouragé à intégrer dans nos réflexions sur l’avenir du numérique… les prochains milliards d’internautes qui donneront le tempo aux géants GAFAM et BAT en Afrique, en Asie, en Amérique latine. Une autre façon de nous enjoindre à cesser de croire que les modèles et mythes occidentaux sont les plus justes pour penser le monde.

 Ouvrons donc grand les yeux, les oreilles et l’esprit à des initiatives et des travaux comme ceux de l’Institut des études avancées pour faire respirer nos approches et nos pratiques professionnelles !